Christiane F, la vie malgré tout

Ce n’est pas un livre sur la drogue. Ce n’est pas un livre contre la drogue. Souvent étiqueté livre « préventif » à faire lire aux adolescents, ce n’est néanmoins pas ce qu’il faut en retenir. Parce que ce serait bien trop réducteur pour ce témoignage poignant, et quasiment unique. C’est un récit sans filtres, sans artifices, le récit d’une vie qu’on ose à peine soupçonner, mais qui pourtant n’a rien d’une fiction. Moi, Christiane F, 13 ans, droguée, prostituée, est plus qu’un simple roman. Derrière ce titre choisi par l’éditeur français, quelque peu racoleur, ce sont des mots crus, nus, d’une jeune fille trop fatiguée pour dissimuler le moindre détail. Et qui nous ouvre les portes d’un univers dérangeant, effrayant mais exerçant malgré tout une fascination inexplicable sur chaque lecteur.

Lorsque l’on se penche sur l’existence de Christiane, il est difficile de comprendre comment cette femme, âgée aujourd’hui de cinquante ans, peut encore être debout, comme indestructible, alors que sa descente aux enfers a débuté il y a si longtemps, ne lui laissant que peu de répit. L’origine de sa chute, parce que c’est la première question qui brûle nos lèvres, peut résider dans son environnement familial. Un père violent, une mère dépassée par la situation, refusant, par peur sans doute, d’ouvrir les yeux sur les failles de son quotidien. Une famille dont Christiane, très jeune, se détache, pour évoluer « au dehors ». Volant de groupes en groupes, d’extrêmes en extrêmes, recherchant désespérément un lieu où elle se sente à sa place, sentiment le plus déterminant dans cette quête, Christiane franchit un jour la mince ligne la séparant de la drogue. Tout d’abord, ce ne sont que des drogues douces, puis, sous l’impulsion de ses nouveaux amis plus âgés (qu’elle admire), à quatorze ans, elle bascule dans la toxicomanie. De là, l’engrenage se met en marche. Une société berlinoise des années soixante-dix fuyant la réalité de ses trottoirs, des organismes inadaptés pour les adolescents drogués, l’école en premier lieu, aucune attache à laquelle se raccrocher. Christiane appartient dès lors au monde de la drogue, et à ses extrémités les plus basses : malheureusement, le titre ne ment pas.

Mais alors, pourquoi ce livre a-t-il marqué autant de générations ? Parce qu’il est choquant, révélateur, et qu’il pose le doigt sur un sujet des plus tabous du siècle ? Oui, bien sûr. Ce témoignage a eu un impact non négligeable lors de sa parution, car enfin, quelqu’un prenait la parole. Avant, on pouvait se mentir. Après, il fut impossible de le faire, aussi bien à Berlin, qu’en Allemagne, ou dans les dix-huit pays où le livre a été traduit. Mais ce n’est pas seulement pour cela. Ce qui se dégage de ce récit ne se limite pas à un exposé sur la dépendance. C’est un cri de vie. Christiane entraîne du premier au dernier mot son auditoire au sein de ses expériences, ses émotions, son esprit mordant et désabusé. Elle n’est pas comme nous. Et cela est douloureux de s’attacher à quelqu’un d’aussi différent de ce que l’on connaît. Avec elle, nous perdons pied. Nous nous tenons la main lors de son premier sevrage, puis lorsqu’elle perd son amour : Detlev, lui aussi toxico. Quand qu’elle replonge, se fait arrêter, retrouve Detlev, retente un énième sevrage, y survit, replonge, tente de se tuer, souffrante et tremblante. Nous croyons rageusement avec elle que si, c’est encore possible, malgré les échecs, malgré la solitude. Nous sommes Christiane et nous pleurons avec elle lorsque tous ses amis, les uns après les autres, meurent de l’ultime dose, ces jeunes allemands dont certaines éditions nous livrent des photos, preuves indéniables de leur réalité, de leur existence, et de leur mort. Nous sommes Christiane et l’espace d’un instant, on se demande si la fin de son livre signifie la fin de notre vie. Un blanc, après les dernières lignes. Une histoire en suspens. Les derniers paragraphes se closent sur un optimisme poétique, les projets d’avenir enthousiastes de Christiane, une foi qu’elle a trouvée au fond d’elle, et que l’on n’attendait plus.

Seulement, voilà, cette fin n’en est pas une. Et derrière elle, le temps a continué à s’écouler. Le livre n’a pas vieilli, mais son « personnage » principal, si. Et aujourd’hui, Christiane, après des dizaines d’années de silence, s’apprête à nous révéler son « après ». Comme pour le premier roman, elle a conté ses souvenirs à une journaliste, parlant durant des heures, déversant cette accumulation de déconvenues et d’espoirs qui ont rythmé les trente-cinq années nous séparant de son témoignage initial. Moi, Christiane F, la vie malgré tout, en librairies le 16 octobre, ne compte pas rassurer les milliers de lecteurs ayant puisé du courage dans la fin du premier tome.  Il n’est pas là pour nous présenter une nouvelle femme, apaisée. Ce n’est pas le cas. Les démons ne sont jamais partis, et ils ne le feront pas. Sans avoir lu le livre, impossible de parler du contenu. Mais on espère encore une fois apprendre de Christiane, apprendre comment, tel l’indique le nouveau titre, il est encore  possible de vivre alors que tout nous condamne à y renoncer.

AG

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s