Gleeden : quelques réserves pensées par une femme

Que l’infidélité ne soit pas une nouveauté, soit. Que certains couples, considérant qu’on peut s’aimer sans limiter à l’autre ses activités concupiscentes, choisissent de faire la distinction entre relation amoureuse et relations sexuelles; pourquoi pas ? Mais de là à chercher, sous couvert de refus de l’hypocrisie, à banaliser et à promouvoir la transgression (à savoir, ici, les relations extraconjugales)… Il  y a une limite dont Gleeden, à l’instar de la ligne rouge que ce site nous invite plaisamment à franchir, se rit avec une légèreté aussi délicieuse que préoccupante.

« Par principe, nous ne proposons pas de carte de fidélité ». « C’est parfois en restant fidèle qu’on se trompe le plus ». « Et si cette année vous trompiez votre amant avec votre mari ? ». « Tout le monde peut se tromper, surtout maintenant »…. On l’aura compris, ces affiches charismatiques misent plus sur la séduction que sur l’art de convaincre les « clients » potentiels du bien-fondé de leur offre. Et elles auraient tort de s’en priver vu qu’elles s’adressent à nos pulsions. Désormais, un seul mot d’ordre : se faire plaisir ! L’injonction semble presque érigée en règle morale puisqu’elle discrédite implicitement les frustrés qui, non contents de gâcher leur vie en s’enfermant sagement dans une routine sexuelle pathétique avec leur partenaire attitré(e), voudraient encore « se mêler de corriger le monde » en prétendant infliger à tous leur modèle si peu alléchant. Vendre du rêve ou rester stupidement fidèle à une pseudo morale périmée, à vous de choisir ! En agrémentant la vie sexuelle des ses membres, Gleeden les aide d’ailleurs à persévérer dans un mariage rendu supportable : comment alors remettre en question sa légitimité morale ?

Avant de canoniser les humanistes qui ont fait présent de ce site au genre humain, toutefois, quelques petites réserves pourraient avoir le mauvais goût de se faire entendre. On pourrait même aller jusqu’à accuser Gleeden – cet étendard de la franchise qui, pourtant, souligne complaisamment le caractère transgressif de l’infidélité qu’il assimile, dans un sympathique pied de nez à la tradition chrétienne, au fruit défendu offert par Eve (et de même, ce site se vante d’être pensé par des femmes) à Adam – d’une hypocrisie d’autant plus habile qu’elle passe par l’ostentation. C’est-à-dire que ces publicités misent sur le fait qu’afficher ouvertement l’infidélité, c’est du même coup la banaliser et la dédramatiser. Tout est ainsi pensé pour caresser la conscience dans le sens du poil. Cependant, n’oubliant pas que c’est le charme de la transgression qui rend l’infidélité si attirante, Gleeden dose savamment la dédramatisation : il s’agit de déculpabiliser le client suffisamment pour qu’il puisse passer à l’acte mais pas forcément assez pour qu’il juge utile d’importuner sa moitié par le récit de ses innocents exploits. C’est là toute la subtilité : la franchise ne concerne que le site, pas l’utilisateur.  D’ailleurs, le client peut se livrer sans crainte à ces activités si avouables qu’elles sont vantées dans les métros les plus fréquentés de Paris : Gleeden se donne malgré tout la peine – pour une raison mystérieuse – de lui garantir « une discrétion totale ». En prétendant nous faire assumer nos pulsions,  ces pubs ne font en fait rien d’autre que de nous aider à faire des sophismes avec notre conscience : il ne s’agirait pas de laisser d’importuns scrupules nous empêcher de payer un tel site !

Que ce soit clair : cet article n’est pas là pour condamner les relations extraconjugales. Il s’agit juste de se demander s’il est vraiment souhaitable, après l’avoir libéré des prétentions de l’Eglise, d’abandonner à présent l’arbitrage de nos mœurs à des logiques mercantiles. Les publicités doivent-t-elles s’adapter à nos besoins et à nos valeurs ou bien est-ce à ces derniers de se laisser façonner au gré des possibilités de notre belle société de consommation ?  Car les publicités détiennent un véritable pouvoir performatif. Qu’elles puissent changer nos besoins en rendant subitement un I-phone nécessaire à la survie de l’européen lambda était déjà inquiétant, mais les voir ainsi confirmer leur  influence sur le devenir des considérations morales de notre société  (considérations qui se voient discréditées avec désinvolture pour peu que ces réflexions puissent gêner la commercialisation d’un produit) nous donne des perspectives d’évolution décidément bien moins séduisantes que celles que laissaient pourtant miroiter des affiches si prometteuses…

CM

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