50% des contaminés ne survivront pas

       Dans une précédente édition de la Mouette, Etienne Bosmorin présentait virus Ebola. Vous savez désormais que cette épidémie, provoquant une fièvre hémorragique est extrêmement contagieuse. Astrid Opstrup est la première infirmière danoise qui s’est rendue en Sierra Leone pour une mission avec Médecins Sans Frontières. C’est aussi ma cousine. Elle a gentiment accepté de répondre à mes questions.  

 Pourquoi avoir décidé de participer à cette mission humanitaire ? 

« Je suis infirmière et je me suis engagée pour Médecins Sans Frontières (MSF). Cela me permet d’aider là où le besoin se fait le plus ressentir;  c’est l’une des raisons principales pour laquelle je travaille pour eux. De plus, la nécessité de maîtriser la situation en Afrique est énorme. Or je suis dans la capacité d’agir,  je peux apporter de l’aide dans le monde. La situation dans les pays qui sont touchés par Ebola est hors de contrôle. Nous avons déjà perdu du temps, mais tant que MSF travaillera pour améliorer la situation, j’y participerai moi aussi. »

En quoi consiste ton travail ?

« Je travaille comme infirmière dans le centre du traitement. Ici nous soignons les patients qui sont soupçonnés d’être infectés par Ebola et les patients qui sont déjà contaminés par le virus. Lorsque nous travaillons avec des patients, nous revêtons une tenue jaune, appelée PPE (Personnel Protection Equipment) que vous connaissez d’après les médias. S’habiller prend environ une quinzaine de minutes. Il faut être deux pour s’habiller ; chacun vérifie que l’autre est bien protégé : chaque bout de peau doit être recouvert pour ne rien risquer (on peut être contaminé simplement via les fluides corporels). Il fait déjà très chaud, mais avec ce PPE la chaleur devient insupportable. Nous ne travaillons que 45 minutes ; les sorties ne dépassent pas ce laps de temps car la chaleur est épouvantable. Nous perdons entre 1 et 2L d’eau à chaque sortie. Après usage, les éléments qui peuvent être nettoyés sont gardés et le reste est brûlé. »

Comment est organisé le centre dans lequel tu travailles ?

« Il est organisé autour de plusieurs tentes. Il y a la première, la zone de triage. Ici les patients attendent d’être hospitalisés et c’est là que nous leur posons des questions afin d’estimer le risque qu’ils soient contaminés ou non.  Ensuite, il y a deux tentes pour ceux suspectés d’être contaminés, deux tentes pour les cas à forte probabilité et enfin, 6 tentes pour les cas confirmés (ceux qui ont eu un test sanguin prouvant qu’ils sont malades). Chaque zone a sa propre douche et des latrines séparées.

Nous devons réduire nos déplacements entre chaque zone: on ne peut pas aller d’une zone très contaminée vers une zone moins contaminée pour ne pas risque de contaminer ceux qui pourraient ne pas l’être.

Avant d’entrer dans les tentes des patients, nous mettons le PPE dans un chapiteau qui a été spécialement conçu. Lorsque nous avons terminé notre service, nous passons par un second chapiteau, qui lui, est conçu pour enlever le PPE.  Il est régulièrement traité avec du chlore, qui permet de tuer le virus. A l’extérieur des zones où vivent les patients, nous avons nos bureaux. C’est là que nous gardons les dossiers et les médicaments. Tout est préparé à l’extérieur de la zone des patients. Nous ne devons pas avoir d’objets tranchants dans les tentes (aiguilles, etc.) et ce qui est à l’intérieur des tentes n’a pas le doit d’en sortir. »

Y’a-t-il de beaucoup de malades ?

« Oui. Il y en a beaucoup. Beaucoup plus que ce que nous ne pouvons accueillir. Nous manquons de place. Tous les deux jours, des ambulances arrivent avec des malades. En ce moment, ils viennent de l’ensemble du pays. Leur nombre augmente chaque jour, mais nous ne pouvons malheureusement pas encore aider tout le monde. Nous sommes obligés de refuser un grand nombre d’entre eux. »

Comment sont soignés les patients ?

« Les patients vivent dans les tentes décrites au dessus. Ils ont chacun leur propre lit et une couverture et nous leur en donnons d’autres si besoin. Le matin nous commençons par des prises de sang. Elles permettent de déterminer si un patient est contaminé ou s’il ne l’est pas. Ensuite, nous leur donnons des soins : nous leur donnons un bain, nous faisons leur lit et leur donnons à manger. La plupart d’entre eux sont trop faibles pour effectuer ces gestes quotidiensMalheureusement, il n’existe pas de traitement du virus Ebola. C’est pourquoi, lorsque nous avons les résultats de la prise du sang d’un patient, il faut le déplacer : les patients qui sont contaminés par Ebola sont déplacés du « suspect area » à « confirmed area » et les patients qui ne le sont pas peuvent sortir de l’hôpital. Il faut savoir que 50% des patients qui sont contaminés ne survivront pas. »

Les conditions de vie y sont-elles difficiles pour toi et les patients ? 

Pour les patients, elles sont un peu plus primitives que pour nous. Ils vivent à 8 dans les grandes tentes. Ils peuvent s’asseoir à l’extérieur, mais ne se déplacent pas en dehors de la zone isolée que nous avons construite. Nous faisons ce que nous pouvons pour que les patients soient à l’aise. Nous avons des biscuits et des sodas à leur donner.

Pour ma part,  j’habite avec les autres personnes qui travaillent pour MSF dans un hôtel. Il se compose de petites maisons avec des chambres. Nous avons une salle de bains avec baignoire et WC.

C’est un cadre différent de ma mission à Bangui en République Centrafricaine, où nous étions 3-4 personnes par chambre avec une salle de bains commune. Mais puisque nous travaillons contre le virus Ebola, il est très important de réduire au minimum les risques de tomber malade et c’est pour cela que nous ne partageons rien. A l’entrée, il y a des seaux de chlore, afin que nous puissions nous laver les mains avant d’entrer dans une salle commune. Nous ne devons boire que de l’eau en bouteille et il nous est interdit de les partager, ainsi que les plats. Ensuite, il est interdit de toucher les autres ! On ne peut pas se serrer la main pour dire bonjour, ni faire des bisous ou rien, le temps que nous sommes ici puis 3 semaines après être rentrés (nous sommes en quarantaine après la mission effectuée). Mais nous faisons beaucoup d’efforts pour être amical entre nous et pour parler; on fait des jeux, on écoute de la musique, ou on danse – sans se toucher ! Il est important d’avoir ces activités ensemble lorsqu’on travaille dans ces conditions. »

Comment se sent-on, au chevet de tous ces malades ?

« C’est vraiment difficile de réellement décrire ce que l’on ressent. Quand je porte mon PPE et que je fais mon travail, je suis très concentrée sur les tâches qui me sont confiées. Cela demande toute ma concentration et je pense que si j’étais trop émotive, je ne pourrais pas les exécuter correctement. Mais cela ne signifie pas que je ne suis pas touchée par ce que je vois tous les jours.
Ce qui me touche le plus, c’est lorsque les ambulances arrivent et que j’ouvre la porte. Parfois, il y a jusqu’à 10 personnes et souvent certaines sont mortes pendant le trajet. Ils ont parfois roulé plus de 10 heures et ils sont si faibles qu’ils peuvent à peine marcher. Alors on les porte. Voir ces gens en sachant que beaucoup d’entre eux vont mourir dans les jours suivants me touche énormément. C’est tout un pays où les gens sont en train de mourir. Nous avons aussi plusieurs familles entières hospitalisées. Par exemple, nous avons eu une famille où la mère est morte rapidement et alors que les enfants étaient positifs à Ebola, le père était négatif. Nous avons dû les séparer, pour que le père n’attrape pas le virus. C’est dur de devoir séparer deux petits enfants de leur père… »

Astrid a accompli une mission de 5 semaines en Sierra Leone et elle vient juste de rentrer au Danemark. Merci à elle pour ses réponses. Les réponses ont été traduites du danois, je m’excuse si elles peuvent être quelquefois maladroites ! 

La Mouette – Laura Lindegaard

Crédit Photo : Le Monde

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