Il A VAINCU HIMMLER

FELIX KERSTEN, L’HOMME QUI A VAINCU HIMMLER
    J’ai découvert l’existence de Felix Kersten lorsque je revenais de vacances. Une émission radiophonique sur France inter présentée par Guillaume Galienne comptait l’honorable destin de Felix Kersten à travers le livre Les mains du miracle. Ce livre me semble la meilleure réponse à la question stupide « Et toi, qu’aurais-tu fait sous le nazisme ? » Rien, sans doute. C’était bien l’intention de Felix Kersten, dont la seule préoccupation était de ne pas en avoir. Vivre, bien vivre, jouir de la vie, manger comme quatre et aimer les femmes, que demander de plus ? Ignorer autant que possible la politique, éviter de lire les journaux, détourner les yeux, se dire qu’on n’y peut rien, ou si peu que cela ne vaut pas la peine de risquer sa carrière, sa réputation, sa tranquillité.

Une vie presque Normale

 Felix Kersten tenait un don de sa mère : ses mains. Ce gros homme, un peu médecin, un peu rebouteux. Remarqué par un médecin tibétain qui le forma et lui livra sa connaissance du corps humain, des flux nerveux et l’art de soulager les pires souffrances, Kersten acquit une réputation qui fit très rapidement sa fortune. Homme de cœur, il faisait payer très cher ses soins à ses patients fortunés, et rien aux pauvres qu’il soulageait avec la même empathie et les mêmes résultats miraculeux. Felix était un homme débonnaire, qui appliquait à tous la douceur qu’il créait pour lui-même et ses proches, maniant l’art de la conversation en véritable ami, sans arrières pensées, sans autre stratégie que de se bâtir un cocon suffisamment large pour y nicher sa bonne corpulence, n’avait rien d’un héros. Mais le destin a des choix facétieux…

Un destin digne d’un héros

Le « médecin du diable », c’est ainsi qu’on se rappellerait malgré lui de Kersten. Appelé au chevet du Reichsführer Heinrich Himmler, obligé de le soigner, Kersten allait y prendre une place extraordinaire dans tous les sens du terme. On sait que le maître de la S.S. et de la gestapo, le maître d’œuvre des camps de concentration, l’ordonnateur des basses œuvres du nazisme, des supplices et des meurtres sadiques, n’était qu’un petit être chétif, brun, myope, peureux, aux pommettes mongoloïdes, et, ce qu’on sait moins, un homme affligé d’une sensiblerie exacerbée qui ne supportait pas la vue d’une goutte de sang et souffrait d’intolérables crampes d’estomac. Ce mal qui le terrassait fréquemment était du à une surabondance de travail et de responsabilités dans l’accomplissement de la folie hitlérienne, responsabilités qu’il ne voulait partager avec personne et accomplissait avec une dévotion fanatique. Le stress du diable, en quelque sorte, le burn out du serial killer. La réputation de sorcier de Kersten arriva naturellement jusqu’à Himmler. Il s’attacha à ce médecin hors du commun. Kersten, qui n’avait pas le choix et que répugnait la fréquentation du monstre et de ses serviteurs, devint rapidement le confident du Reichsführer souffrant, au grand dam de ses lieutenants et plus spécialement de la gestapo qui redoutaient son influence insolite dans cet univers de mort. Kersten sut jouer avec un courage inconscient des rivalités de l’entourage d’Himmler, et mieux encore il flatta la vanité du Reichsführer pour gagner une position privilégiée à son chevet. Malgré la haine que lui vouaient un Heydrich qui devinait son jeu et un Kaltenbrunner qui tenta de l’assassiner, Himmler le protégea aveuglément et bientôt Kersten lui devint indispensable.
« Voici le Reichsführer étendu sur son divan, à demi nu, qui abandonne en toute confiance, en toute certitude, son misérable torse aux mains puissantes et savantes dont il connaît le pouvoir. Et voici qu’elles opèrent le miracle familier. (…) Et Kersten, lui, voit les troupeaux d’esclaves, de damnés, amis connus et inconnus, qui vont entreprendre leur voyage au bout de l’horreur. » 
Kersten ne réclame aucun honoraire d’Himmler, qu’il sait relativement pauvre parmi les dirigeants nazis pilleurs et corrompus. En revanche, peu à peu, au fil de sa confiance croissante, il va lui arracher des vies, d’abord des amis, des amis d’amis, des compatriotes hollandais et scandinaves (Kersten qui n’est pas allemand a une nationalité multiple et complexe), puis il tentera et obtiendra toujours plus en échange de ses soins, ou plutôt de la menace non dite de cesser ses soins.

Plus qu’un roman une leçon de vie

Roman que tout cela ? Pourtant tout est vrai et a été avéré après guerre. Cet homme seul, sans autre pouvoir que ses grosses mains, a sauvé de 1941 à 1945 des dizaines de milliers de vie. Au cœur de la machine de mort, à son sommet bureaucratique, au péril de sa vie, il a réussi à manipuler le second d’Hitler, lui soutirant par dizaines, par centaines, par milliers, des prisonniers politiques, des Témoins de Jéhovah, des Juifs promis à des morts atroces. Il convainquit Himmler d’abandonner l’incroyable projet de déporter toute la population hollandaise en Pologne. C’est encore lui qui empêcha Himmler d’exécuter l’ordre d’Hitler de faire sauter les camps et leurs occupants à l’approche des troupes alliées. C’est lui enfin qui réussit à détourner un dernier train de déportés vers la Suisse. 100 000 vies au total, dont 60 000 Juifs. Himmler crut jusqu’au bout que Kersten était son seul ami, en qui il plaça une confiance d’enfant malade. Kersten non seulement exigea qu’Himmler sauvât des vies, ce qui allait à l’encontre de la foi délirante d’Himmler et de la terreur que lui inspirait son maître, mais il le trahit jour après jour, grâce aux moyens de télécommunication privilégiés dont il disposait au Q.G. de la S.S., en renseignant les services diplomatiques alliés sans que jamais personne ne pût rien contre lui, dans l’antre même du Mal, jusqu’au dernier jour. Felix Kersten a perdu sa fortune et ses propriétés dans ce destin. Il a poursuivi après guerre ses activités de masseur, dans un quasi anonymat. Il n’a jamais été élevé à la dignité de Juste par Israël, peut-être parce qu’il avait, sans le savoir, quelque ascendance juive. La Suède l’a naturalisé et a reconnu son action. La France lui a donné la Légion d’honneur. Les Pays-Bas l’ont proposé plusieurs fois pour le prix Nobel de la Paix, sans succès. Il est mort en 1960. Kessel lui a au moins donné ce tombeau passionnant, à lire comme un roman d’espionnage.
©Bash – La Mouette Bâillonnée
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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. bPaliern dit :

    « Et toi, qu’aurais-tu fait sous le nazisme ? »
    Ce n’est pas parce que la réponse est presque impossible que la question est stupide.
    bp

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