L’école a été abandonnée !

L’école a été abandonnée !

Il ne manquait plus que le tapis rouge. Jeudi 10 mars, effervescence à M. Berthelot, on annonce la venue du plus grand sociologue français à l’interminable curriculum vitae : spécialiste incontestable de l’éducation et de la sociologie du travail, professeur émérite de sociologie au département de sciences sociales de l’ENS, chercheur au CNRS, agrégé de Lettres Classiques et docteur en sociologie. Christian Baudelot, proche de la direction de l’établissement, est venu avec sagesse se livrer aux lycéens dans une salle bondée à ne plus savoir où s’asseoir. En fin de conférence la Mouette a pu obtenir une entrevue exclusive avec l’homme modeste.

 Monsieur Baudelot, l’école est-elle toujours capitaliste ?

L’école est plus que jamais capitaliste. Il y a une minorité d’individus dont les normes et les valeurs l’emportent sur la majorité. Il s’agit de ce fait des élites qui confisquent encore aujourd’hui les meilleures formations et meilleures filières de l’école. L’éducation est un bien qui est encore inégalement distribué dans la société et ce sont les classes populaires qui en payent le prix.

 Vous avez souvent annoncé que la France est un pays élitiste et qui par des mesures tente d’essayer d’aider les élèves issus de milieux défavorisés. Pouvez-vous revenir spécifiquement sur le lien entre classes sociales et inégalités scolaires ?

Pour être un bon élève il y a tout un ensemble de valeurs qu’il faut avoir intériorisé comme par exemple la valeur du travail, la valeur de l’effort intellectuel et des formes de cultures qui sont héritées du milieu social, familial dans lequel l’individu est baigné depuis sa tendre enfance (la fréquentation du théâtre, le nombre de livres qui se trouvent chez les ménages). Dans les enquêtes PISA, la mesure du capital culturel de la famille ne se fait pas uniquement par le nombre de bouquins, de disques, à la disposition des individus, il y a maintenant l’ordinateur et le branchement à l’internet. En France il existe des inégalités extrêmement fortes qui concernent ce dernier aspect : « à partir de quel âge un individu dispose d’un ordinateur, comment se sert on de l’internet ? ». Comme vous le savez il y a 1001 façons de se servir de son ordinateur. Dans la société actuelle, l’initiative individuelle est beaucoup plus forte, on manque malheureusement d’enquêtes là-dessus, mais je pense qu’il est fondamental de savoir comment les différences de capital culturel initiales se traduisent dans l’utilisation d’internet. C’est aux générations futures de répondre à ces questions.

 Madame Najat Vallaud Belkacem est-elle une bonne ministre de l’éducation Nationale en ce qui concerne la lutte contre les inégalités sociales ?

La Ministre a en tout cas un mérite ; c’est qu’elle n’a pas fait de réforme (RIRE). Je ne la connais pas personnellement; mais je pense qu’elle est consciente de ces questions-là. Ses marges d’actions sont minces car il n’y a à la fois pas d’argent et surtout parce que l’éducation a cessé d’être une priorité de ce gouvernement. Voyez, plus personne n’en parle. Je pense que dans une autre conjoncture, Madame Belkacem aurait pu être bénéfique pour la France. Malgré ce que l’on dit  elle est modeste et est tout le contraire du matamore qui fait des réformes à ne plus en vouloir.

L’Éducation Nationale est marginalisée par le gouvernement d’aujourd’hui. Cependant il y a quelques années, il existait sur la planète politique un homme, certes extrêmement maladroit politiquement, qui se nommait Claude Allègre (Ministre de l’Éducation nationale, de la Recherche et de la Technologie de 1997 à 2000). Ses idées étaient particulièrement intéressantes mais sa brutalité en politique ne lui permettait pas d’exercer et de porter ses projets jusqu’au bout. Depuis il n’y a pas eu de Ministre de l’Éducation qui ait réussi à s’imposer et à mettre en œuvre des actions pour lutter contre les inégalités scolaires.

 Vous avez récemment déclaré : « Aujourd’hui, c’est le règne du chacun pour soi et il n’y a plus d’objectif commun. Sous de Gaulle, on a développé la scolarisation, sous Giscard, on a créé le collège unique, sous Mitterrand, ce fut l’objectif – inachevé – de 80 % de bacheliers. Il y avait une volonté politique qui donnait un sens collectif à l’action. À partir de Jacques Chirac, il n’y a plus de cap, si ce n’est les économies budgétaires ». Le Système éducatif français est-il si alarmant?

Le système éducatif français est extrêmement alarmant, vu l’importance de l’école dans le système français, où elle est en principe au cœur de la République, je trouve que la politique du laisser-faire a empoisonné notre système. Prenez les questions évoquées par PISA, elles ne sont jamais prises en compte. Ils s’en foutent, ils n’ont plus les moyens, c’est très problématique. Aujourd’hui chacun doit se démerder. Ce sont toujours les classes sociales favorisées qui se démerdent mieux que les autres.

Les inégalités sociales vont perdurer, on peut les atténuer avec des mesures intelligentes, en particulier l’exemple  de la mixité sociale dans les classes et dans les établissements. Si ces mesures sont effectuées on obtiendra des résultats positifs en moins d’une année scolaire.

Je souhaite que demain il y ait moins d’inégalités. Je souhaite qu’on travaille sur la mixité dans les établissements. C’est la seule chose que je souhaite faire !

 En reprenant la figure de style anaphorique du président Hollande en 2012, quelles seraient les réformes de Christian Baudelot ministre de l’Éducation Nationale ?

Je ne suis pas sûr d’être apte politiquement à exercer ce poste. La fonction de sociologue et d’homme politique sont complètement différentes. Le sociologue a une liberté que ne peut pas prendre le ministre. Il n’est pas du tout certain que je devienne ministre un jour. Si j’avais un conseil à donner c’est de travailler farouchement sur la mixité sociale dans les établissements, la clé se trouve ici, j’en suis persuadé.

La Bretagne « Palme de l’égalité à l’école » a récemment révélé le Figaro. Qu’est-ce que les bretons ont de plus ou de moins que nous ?

Votre proviseur est breton tout comme moi. Ce que nous disons et avons constaté, c’est que la compétition entre les établissements publics et privés en Bretagne a été extrêmement bénéfique. C’est à dire que chacune des deux écoles devait montrer à l’autre qu’elle était la plus forte. Cette guerre de religion a été positive du fait que la Bretagne touchée par la crise de l’agriculture a pensé que l’Éducation était l’issue de secours à privilégier pour les jeunes générations, alors tout le monde s’est appliqué à l’améliorer.  

 Vous êtes un spécialiste de l’école mais vous êtes aussi présent dans les questions liées au travail. Vous avez annoncé il y a peu : « L’ascenseur social n’est pas en panne : il n’a jamais fonctionné. » Est-il forcément nécessaire ? Comment le mettre en marche ?

Il y a toujours une mobilité sociale, certes mince mais elle progresse. L’ascenseur social n’a jamais fonctionné sauf en temps de crise. Pendant les guerres, ou pendant que le nombre de paysans  diminuait lorsque l’exode rurale était à son apogée,  l’ascenseur social fonctionnait. Pour qu’il fonctionne il faut réunir des conditions exceptionnelles et extérieures, ce qui arrive très rarement.

 Le 9 mars, une grande manifestation étudiante a eu lieu à Paris contre le projet de loi El Khomri. Le système éducatif est aujourd’hui devenu le lieu de passage obligatoire pour accéder à l’emploi, la refondation du code du travail vous semble-t-elle « potable » et la révolte étudiante légitime ?

La révolte des jeunes est légitime, certes un peu manipulée par certains syndicats. Le problème de l’emploi des jeunes est fondamental, ce qui est certain c’est que la réforme telle qu’elle est ne va pas l’augmenter. Un article dans « Le Monde » publié par certains de mes amis a montré que la possibilité de licencier n’a jamais entraîné quelconques embauches. Les libertés laissées au patronat pour licencier sont des problèmes orthogonaux et différents des problèmes de l’emploi. Ces derniers sont la conséquence de la réduction du déficit trop rapide ainsi que des diminutions drastiques des dépenses publiques.

Que se dessine-t-il pour 2017, quel candidat a le meilleur programme éducatif ?

Le système éducatif et l’éducation ne sont plus des sujets pour les politiques. La mixité sociale a été complètement oubliée. Je me rends compte grâce à votre question qu’il n’y a plus de programme sur la question de l’école. Ni à gauche ni à droite. Depuis Mitterrand plus aucune vision stable pour l’éducation Nationale n’a été proposée.

Un mot à adresser aux lycéens ?

Vous appartenez à une génération qui en sait beaucoup plus que les précédentes. Les difficultés que vous allez rencontrer pour avoir un emploi sont nettement plus importantes qu’à notre époque. Ce que je vois et que j’admire à travers mes enfants et petits-enfants, c’est votre capacité à vous adapter à la situation nouvelle. Il y a une nouvelle donne, les jeunes d’aujourd’hui sont beaucoup plus inventifs ! VIVE L’AVENIR ! J’ai grande confiance en votre génération !

La Mouette tient à remercier chaleureusement Monsieur Baudelot de lui avoir accordé quelques minutes de son temps précieux.

Bash – Arnaud Duméril

La Mouette

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