Paul Watson, Sea Sheperd et bycatch : la dure réalité des océans

C­­­e que beaucoup de personnes ignorent, c’est que Paul Watson, sexagénaire canadien, est l’un des cofondateurs de la célèbre ONG Greenpeace. En effet, il s’engage à partir de 1969 dans une lutte acharnée contre les essais nucléaires réalisés par la Commission de l’énergie atomique américaine sur l’île d’Amchitka, amorçant la fondation du Don’t Make A Wave Committee, qui deviendra Greenpeace en 1972. Peu de temps après, Paul Watson assiste à la mort d’un cachalot, sauvagement harponné par un baleinier soviétique : cette expérience traumatisante constitue alors la base de son engagement dans la défense des créatures marines.

Dans la seconde moitié des années 70, Paul Watson participe à des expéditions ayant pour but la protection des phoques (un de ses comptes rendus a d’ailleurs inspiré le nom de l’association Sea Sheperd, dont nous parlerons plus tard). Lors de certaines missions, il n’hésite pas à mettre sa vie en jeu en empêchant le chargement de fourrures sur les bateaux : il s’attache aux paquets et fait face à la violence des chasseurs qui le plongent à plusieurs reprises, de manière totalement consciente, dans l’eau glacée. Ces incidents constituent le point de départ de conflits avec Greenpeace. En effet, Watson, jugé trop radical, n’a plus le droit de faire campagne pour les phoques, ce qui le conduit à quitter l’association en 1977. Il préfère ne plus faire « cavalier seul », de façon à poursuivre comme il l’entend son travail sur le terrain et faire respecter les lois de conservation et de protection de la vie marine en haute mer. La même année, suite à ces évènements, est créée la Sea Sheperd Conservation Society, dont la puissance ne cesse de s’accroître.

De généreux dons, d’en moyenne 15 millions de dollars par an, permettent le financement de nombreuses opérations en mer ainsi que de bateaux semblables à des navires de guerre, qui tentent de se battre sur tous les fronts, autant pour effectuer de simples contrôles, comme vérifier si la pêche est réglementaire, que pour des missions « chocs ». On peut, parmi de nombreux exemples, citer le sabotage d’opérations de grands baleiniers : en effet, les marins de la Sea Sheperd n’hésitent pas à foncer droit sur les navires et faire barrière pour empêcher un autre de les ravitailler. Ces missions virent parfois à une démonstration d’une rare violence, où les partisans de l’association se trouvent dangereusement malmenés et pris en étau entre deux baleiniers (fort heureusement, aucune victime n’est à ce jour à déplorer). Paul Watson pratique, selon ses propres termes, une « agression non violente » : comme son nom l’indique, il engage une bataille sans merci contre tous ceux qui ne respectent pas la vie marine, mais « je ne fais de mal à personne ». Cette technique n’est néanmoins pas du goût de tout le monde car Watson, accusé d’éco-terrorisme, est recherché par Interpol. La France lui a offert l’asile mais, même s’il est en sécurité, il ne peut quitter les eaux territoriales. C’est la raison pour laquelle il s’occupe désormais de tout ce qui appartient au domaine de la supervision et anime conférences et débats dans le but d’informer la population.

Paul Watson se considère, avec son association, comme des pirates des mers, ainsi que l’indique leur drapeau. On observe alors un renversement de situation : en effet, ceux qui essaient de faire le bien sont considérés comme des « gêneurs », des personnes qui œuvrent dans un but… mais comment qualifier ce but ? De cruel, d’égoïste, selon certains industriels et capitalistes dont la fortune s’appuie sur la pêche industrielle dont les lignes, rappelons-le, peuvent mesurer jusqu’à 120 km de long. Mais qu’y a-t-il de cruel et d’égoïste dans une action qui n’a pour objectif que le respect de la vie sous sa forme marine ? Si par cruel on entend lutter contre une idéologie qui ignore volontairement les dégradations environnementales et la souffrance animale dans un but purement financier alors oui, l’association Sea Sheperd est cruelle.

Le véritable égoïsme est cependant à imputer à l’activité halieutique industrielle telle qu’elle est pratiquée avec des moyens de plus en plus modernes : une des preuves les plus représentatives est ce qu’on appelle le bycatch (prise accessoire), qui désigne les créatures marines capturées « accidentellement » (notez ici l’emploi de guillemets ironiques, totalement justifiés puisque le bycatch a été intégré en toute connaissance de cause aux techniques de pêche modernes). De nos jours, on ne parle pas du bycatch car il est sciemment dissimulé aux consommateurs : comment réagiraient les industriels s’ils devaient inscrire sur les emballages de leurs produits la quantité d’animaux tués inutilement, quand les opérations de pêche les moins efficaces rejettent dans l’océan plus de 98% d’animaux ?

Prenons l’exemple des crevettes d’Indonésie, qui constituent seulement 2% de la quantité d’aliments marins consommés sur la planète mais dont la pêche représente plus de 33% du bycatch mondial. On devrait ainsi lire sur les étiquettes : pour 500 grammes de crevettes, 13 kilos d’autres animaux marins ont été tués et rejetés à la mer. Prenons l’exemple du thon, dont le chalutage routinier implique la prise accessoire de pas moins de 145 autres types d’animaux marins, dont voici une liste non exhaustive (voir Faut-il manger les animaux ? de Jonathan Safran Foer) : la raie manta, le diable de mer, la raie douce, le requin babosse, le requin cuivre, le requin des Galapagos, le requin gris, le requin de nuit, le requin taureau, le grand requin blanc, le requin-marteau, l’aiguillat commun, l’aiguillat cubain, le requin renard à gros yeux, le requin taupe bleu, le requin peau bleue, le wahoo, le marlin voilier, la bonite, le thazard barré, le thazard atlantique, l’espadon, la lanterne de Kroyer, le baliste cabri, l’aiguille, la castagnole, la carangue, le centrolophe noir, le coryphène, le cubiceps pauciradiatus, le poisson porc-épic, la comète saumon, l’anchois, le mérou, le poisson volant, la morue, l’hippocampe, la calicagère blanche, le poisson royal, l’escolier noir, la liche, le triple-queue, la baudroie, le poisson-lune, la murène, le poisson pilote, l’escolier à long nez, le cernier commun, le tassergal, l’otholite, le tambour rouge, la sériole couronnée, la sériole, le pagre commun, le barracuda, le poisson-globe, la tortue caouanne, la tortue verte, la tortue luth, la tortue imbriquée, la tortue de Kemp, l’albatros à bec jaune, le goéland d’Audouin, le puffin des Baléares, l’albatros à sourcils noirs, le goéland marin, le puffin majeur, le pétrel noir, le puffin gris, le goéland argenté, la mouette atricille, l’albatros royal, l’albatros à cape blanche, le puffin fuligineux, le fulmar antarctique, le puffin yelkouan, le goéland leucophée, le petit rorqual, le rorqual boréal, le rorqual commun, le dauphin commun, la baleine franche, le globicéphale, la baleine à bosse, la baleine à bec, l’orque, le marsouin commun, le grand cachalot, le dauphin bleu, le dauphin bleu et blanc, le dauphin tacheté de l’Atlantique, le dauphin à long bec, le grand dauphin et la baleine à bec de Cuvier. Beaucoup de ces animaux sont sur la liste rouge des espèces menacées, comme le requin marteau dont la population a baissé de 89% dans l’Atlantique nord au cours des 18 dernières années.

Dans l’esprit de la majeure partie de la population, les poissons sont trop stupides ou tout simplement pas assez développés physiologiquement pour ressentir de la douleur, mais il s’agit pourtant d’une réalité. Tout comme nous, êtres humains, ils sont capables de construire entre eux des relations complexes et sont assez sensibles pour souffrir, entre autres, de la décompression qui leur fait vomir leurs organes, des blessures causées par les hameçons, et d’une agonie pouvant durer jusqu’à un quart d’heure après avoir été jetés sur le pont d’un chalutier, puis sur des lits de glace. Le combat de la Sea Sheperd en faveur des animaux marins, contre la souffrance dont je viens de parler ainsi que la destruction de la diversité de la vie marine et de ses écosystèmes, trouve son équivalent avec d’autres organismes comme PETA (People for the Ethical Treatment of Animals), dont la portée est un peu plus large car elle ne se limite pas au milieu océanique. Je sais d’avance que beaucoup de lecteurs me trouveront trop prétentieuse avec toutes mes statistiques, par ailleurs tout à fait fiables car établies par la FAO (Food and Agriculture Organization of the UN). A mes yeux, le fait de porter un jugement sur un sujet, quelle que soit son importance, est totalement infondé tant que l’on n’a pas conscience des faits. Si vous n’avez aucune connaissance de la réalité, comment pouvez-vous la juger ? Je fais d’ailleurs remarquer, citant encore une fois le biblique ouvrage de Jonathan Safran Foer intitulé Faut-il manger les animaux ? : « Est cruelle non seulement l’infliction délibérée et inutile de la souffrance, mais aussi l’indifférence à son égard. Il est beaucoup plus facile d’être cruel que ce que l’on pourrait croire ».

Sachez que toute action, aussi petite soit-elle, aussi insignifiante puisse-t-elle paraître, peut avoir un impact. S’informer constitue un premier échelon de la lutte en faveur de la vie marine, mais aussi de nombreux autres domaines.

Juliette Isoir

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