Entretien: Fêter le nouvel an avec Nietzsche

Lors d’un étouffant samedi après-midi -comme nous n’en connaissons plus ici à Saint-Maur- l’équipe de la Mouette, armée de crayons, micros, mais surtout de lunettes sur le bout du bec s’est rendu chez un auteur un peu particulier…

La Mouette: Bonjour Monsieur Floccari, vous êtes professeur agrégé de philosophie et aujourd’hui vous publiez un livre aux éditions Les Belles Lettres dans la collection Encre Marine intitulé: Nietzsche et le Nouvel An. Un ouvrage de 260 pages. Si vous deviez le résumer en quelques mots, en une phrase, laquelle serait-elle ?

S. Floccari: J’ai lu pendant des années l’aphorisme 276 du Gai savoir, au coeur de ce livre, que j’ai retraduit à mes élèves chaque début d’année. Et j’ai trouvé cet aphorisme tellement riche, intéressant et “parlant” que j’ai eu envie d’écrire dessus. C’est donc devenu un livre aujourd’hui. Si je devais le résumer en une phrase, ce serait peut-être la dernière du livre « mettre à l’ordre du jour le chaos de la vie ».

La Mouette: Vous expliquez avoir mis sept ans entre la première idée et la publication. Faire un livre, est-ce une possibilité, une évidence, une nécessité ? Considérez-vous qu’écrire soit une chance ou plutôt un risque ?

S. Floccari: Nos amis anglais disent qu’il s’agit de la même chose: to take a chance, c’est littéralement “prendre un risque”. Effectivement, j’ai pris un risque mais j’ai le sentiment aujourd’hui que c’est une chance. Le livre a du succès, on a déjà épuisé la première édition. D’autre part, le livre va être traduit probablement en huit langues, c’est donc un chance extraordinaire pour moi. Ecrire est toujours un pari, mais c’est également un chance de rencontrer, toucher les autres. Je ne connaîtrai jamais tous mes lecteurs mais le fait de savoir que des choses dans ma singularité touchent d’autres sujets est pour moi très plaisant. Je n’ai donc pas l’impression d’avoir pris un risque inconsidéré.

La Mouette: Quelles ont été les difficultés que vous avez rencontrées ? Y-en a t-il eues et, si oui, lesquelles ?

S. Floccari: Il y en a eu. Tout d’abord la première exigence qui a guidé mon travail, était la qualité de la langue car elle est pour moi la chose essentielle. La plus grande difficulté était jusqu’à la dernière minute de polir la langue, de la travailler, de la ciseler. C’est pour cela aussi, que je veillerai à la qualité des traductions.

Après les difficultés sont que l’ordre chronologie et l’ordre logique de l’écriture et de la pensée  ne se recoupent pas forcément. C’est à dire que l’on découvre l’ordre logique de l’ouvrage dans le temps.

D’autre part, il a fallu que je lise en détail Nietzsche, que je traduise cet aphorisme à partir d’autres traductions existantes avec des choix qui sont les miens. Commenter ce texte signifie aussi prendre connaissance et s’approprier toute la littérature secondaire de commentaires sur ce texte, mais aussi de lire la correspondance de Nietzsche. Et enfin de m’informer sérieusement sur ce qu’est la nouvelle année dans les autres civilisations et cultures.

La Mouette:  Un livre qui a suscité des réactions venant de la presse notamment sur le “titre déroutant” que vous avez choisi: Nietzsche et le Nouvel an. Pouvez-vous réagir à cela ?

S. Floccari: Evidemment comme tous les auteurs, j’ai pensé à différents de titres. En même temps, dans ce titre Nietzsche et le Nouvel an, il y a une assonance très simple et très belle. J’ai l’impression que le titre est curieux dans le bon sens du terme, c’est-à-dire qu’il est mystérieux.

J’ai donc eu deux types de réactions sur ce titre: ceux qui m’ont dit qu’il était curieux, déroutant, un de mes amis m’a même demandé: « Pourquoi n’as-tu pas écrit Descartes et le Père Noël  ou Socrate et la Pâques juive ? ». Mais énormément de gens m’ont expliqué qu’ils trouvaient ce titre très simple et très beau. Je ne le regrette pas du tout ; dans son ambiguïté et sa simplicité, il est une promesse.

La Mouette: Friedrich Nietzsche est un philosophe et philologue allemand, donc ses écrits ont été évidemment traduits. Seulement une langue est unique et la traduction peut parfois amener à la dégradation et à une perte du sens premier. Lorsque l’on consacre un livre à l’Oeuvre d’un auteur étranger, ne doit-on pas d’une façon ou d’une autre se confronter à la langue originale s’approcher de la pensée ? En ce sens, quel rapport avez-vous eu avec l’allemand ?

S. Floccari: Avant d’être professeur de philosophie, je voulais devenir professeur d’allemand ou d’anglais.  Seulement j’ai rencontré la philosophie en classe de terminale, et cela a été un émerveillement pour moi. Je me suis rendu compte que les questionnements auxquels on nous préparait concernaient aussi bien les sciences, la littérature que les arts et les techniques en général. Donc en faisant de la philosophie, j’ai eu l’impression d’avoir choisir une discipline qui me permettait de continuer toutes les disciplines, dont l’allemand. Il est effectivement impossible de prétendre maîtriser une oeuvre si on ne maitrise pas la langue de son auteur. Or,  il se trouve que j’ai fait de l’allemand au collège, ensuite au lycée, puis en classe préparatoire, à l’université jusqu’à l’agrégation de philosophie. C’est pourquoi j’ai proposé ma propre traduction de l’aphorisme 276 et et en modifiant les traductions existantes chaque fois qu’elles ne me semblaient pas répondre aux exigences de la pensée. La philosophie contemporaine est très marquée par l’allemand donc il est difficile de ne pas faire d’allemand quand on touche à la philosophie.

La Mouette: Vos élèves nous ont confié que vous aimiez beaucoup dire « philosopher c’est apprendre à mourir ».

S. Floccari: Si je dis ça, je ne suis pas très original, car c’est ce que disent la plupart les philosophes de Platon à Montaigne. Je suis venu aussi à la philosophie -et je ne dois pas être seul- à partir d’une réflexion sur ma propre mortalité. Sur ce point je vous répondrais par un aphorisme sur la mort: « Voir toutes les morts sans fard ni effroi ». Je crois qu’il faut voir chaque mort telle qu’elle est et ne pas en avoir peur. Donc ce serait plutôt: “Philosopher c’est risquer d’appréhender la mort autrement que par la peur”  mais ne pas s’en détourner non plus. Il faut penser à la mort de ce que l’on aime avant qu’elle n’arrive car vivre, c’est foncièrement être mortel.

La Mouette: Quels conseils donneriez-vous à nos lecteurs, pour démarrer, appréhender la nouvelle année ?

S. Floccari: Je me garderais bien de leur donner le moindre conseil. Mais je pourrais néanmoins leur conseiller d’errer un peu, de se laisser le temps, le risque et la chance d’errer. Qu’est-ce que errer ? Aller sans direction préétablie ? Nous avons tous en tête des schémas de vies « réussies ». J’ai l’impression qu’il faut se laisser la possibilité de se tromper. Je leur conseillerais d’oser aimer quoiqu’il en coûte, de se jouer des circonstances et de se jouer de la vie.

Propos recueillis par Noémie Truong, Valentine Schmitt et Audrey Bonnardot,

sous la direction technique d’Amaury Jacob et de Thomas Sauvage.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s