L’OURAGAN MIRABEN

Mettre fin à une relation n’est jamais chose facile. Pour ma part c’est sur le papier que j’ai pu poser mes ressentiments, mais pas de n’importe quelle manière ! Si, comme moi, votre partenaire semble avoir de profonds problèmes de mémoires et de perceptions, il est toujours utile de rappeler les faits tels qu’ils sont. C’est ainsi que j’en suis venu à rédiger ce mail pas comme les autres…

 

le 27 Juillet :

B.,

 

Comment se sont passés tes exams? Qu’importe, je n’attends pas de réponse. Il est inconcevable que tu ais pu échouer après tout cet acharnement.

 

L’été est pesant comme l’est ton absence.. Ton déménagement doit être exténuant par cette chaleur, je te plains.

 

La brise brûlante m’a amené à me remémorer cette année, bien contre mon gré. En effet, je n’apprécie guère de laisser les choses pourrir dans un coin de mon esprit : inutile de conserver tout ça quand cela devient impropre à la consommation.

 

Ce vilain relan m’amène à t’écrire pour t’y dérouler une chronologie narrative, ce qui permettra de mettre de l’ordre sur certaines choses (dont une grosse comme une montgolfière) dont tu ne sembles pas ou ne souhaites plus reconnaître l’existence.

 

« Quoi? Quelles choses? Je vois pas de quoi tu veux parler enfin.. » : rien ne sert de s’affoler. Aussi je t’épargne la lourde tâche de répondre ici.

 

Commençons notre roman (et pas la peine de s’éclipser, tous les feux sont sur toi). Rendons ça digeste et compréhensible à tes yeux.

 

***

 

[I]

 

Brrr, il fait bien froid!

 

Mais que vois-je? Un fret, « Le Piaf Baillon », elle est si belle avec ses voiles battantes et son équipage plein de vie! Ô, qu’aperçois-je encore? Un vieil acolyte qui me fait signe d’embarquer!

 

Cette épopée est mon rêve d’enfant qui enfin se réalise! Je ne suis pas vraiment prêt, mais qu’importe ; il faut plonger tant que l’eau est encore fraîche.

 

« Moussaillon! Bienvenue à bord. Ton travail consistera à faire briller ce pont afin qu’on puisse voir ce vaisseau à mille nœuds d’ici! » J’enfilai mon uniforme puis on me présenta les différents commandants dont un me fit pétiller les yeux de bêtises : commandant cartographe, Monsieur Guercheau.

 

J’eus du mal à quitter mon regard de sa petite auréole. « J’aimerai tellement le lui prendre » pensai-je. Une fois les introductions terminées, je rentrai au poste, affublé d’un nouveau badge, brûlant de convoîtise.

 

M’apprêtant à descendre sur le pont, une voix me lance un appel. « Oh non! C’est le commandant Guercheau! Que faire, oh non, oh non! Panique à bord! » La frousse jusqu’au cou et les jambes flageolantes, j’accourus tant bien que mal.

 

Je me trouve devant lui.

Que pouvait-il bien me vouloir? Je serrai mes mains très fort dans l’espoir que cela m’empêcherait de me faire réprimander dès le premier jour.

 

Un nouvel appel se fit entendre, plus sévère cette fois-ci. Mes jambes ne me portaient plus une fois arrivé devant cet homme tout de barbe vêtu.

 

Ses yeux me regardaient avec une curiosité que je ne pouvais définir comme hostile ou bienveillante. D’un mouvement, il tira sur mon col déjà tout chiffonné puis me glissa dans le creux de l’oreille : « Devenons bons camarades, veux-tu? »

 

Cette phrase me fit tout drôle. Lui, un si grand commandant à la pilosité foisonnante à souhait, m’exprimait le désir de m’inclure dans sa vie, à l’évidence surchargée? Incrédule, je balbutiai des remerciements indistincts pour finir par une révérence on ne peut mieux réussie, très touché et honoré de recevoir une telle invitation.

 

Ce soir-là, je rentrai me coucher bien au chaud et la tête pleine d’espoir, pour la première fois depuis des mois.

 

[II]

 

Les jours se suivaient et nous menions une agréable correspondance. Il parlait beaucoup, comme moi. Et puis il était gentil, ce qui me suffisait amplement pour m’attacher beaucoup à cet être presque divin.

 

C’est à ce moment que mes sentiments se confirmèrent pour lui, bien qu’ils fussent en réalité présents depuis le premier regard.

 

Nous longions de nombreuses côtes, dans des eaux tranquilles qui semblaient nous guider vers une destination paisiblement heureuse.

 

Les correspondances donnèrent vite lieu à des rendez-vous, chose que je chérissais au plus haut point. Hélas, l’avoir côte-à-côte en chair et en os me rendait aussi timide qu’au premier jour. Je parlais plus ou peu et souvent pour sortir des âneries et banalités sidérantes.

 

Mon corps était pris de paralysie en sa présence.

 

Ma mésaventure ne tarda point puisque nos rendez-vous furent méchamment ponctués d’absence de sa part. Si chargé fût-il, c’était contre mes principes de faire volte-face (ou pire, oublier!) après avoir passé un pacte.

Je me rappelle avec douleur ces moments s’étendant indéfiniment où la seule compagnie était celle des bancs vides et des arbres déplumés. Ils se passèrent dans l’attente, puis dans les larmes que je m’efforçais de retenir : les laisser rouler sur mes joues aurait été le signe de la perte d’un courage indispensable.

Et beaucoup de nos rendez-vous furent coupés court de cette manière. Heureusement, Commandant Bibi (j’étais un intime désormais) eut la bonne initiative de planifier des rendez-vous hebdomadaires, chaque lundi à la baie des Silès. Cela me remplissait de joie et soulageait Commandant Bibi de sa longue et tumultueuse préparation en vu d’acquérir la richesse des îles Bacca.

Moi-même, j’entreprenais le commencement de cette conquête, aussi complexe reste- t-elle, même aux yeux des plus aguerris.

 

Plongés au milieu des coraux, nous nous posions, côte-à-côte. On discutait. La voix de l’un et l’autre, sans véritable importance accordée aux mots, formaient à elles seules une mélodie divine qui nous enveloppait dans un cocon de chaleur. Je sortais de ce rendez-vous emprunt un peu plus chaque fois d’attachement pour le Commandant. Je l’aimais, comme on aime celui avec qui on souhaite se noyer dans l’inconnu, sans plus jamais remonter à la surface terrestre, si vide et inerte.

 

Cependant, les choses n’étaient pas aussi aisées. À des nœuds du vaillant chevalier venu délivrer la princesse de sa tour d’ivoire, le Commandant subissait lui les ondes troubles de la mer.

 

Autrefois, tout jeune encore, il fut pris dans un torrent, où une divinité des flots se prit d’affection pour lui. L’adulescens découvrit des choses qui lui étaient jusqu’alors étrangères. Il avait été séduit par l’interdit.

 

Mais après ce sort jeté, il fut encore conscient que leur différence était trop grande, et il dût se résoudre à mettre un terme à ces entrevues malgré des sentiments réciproques.

 

C’est alors qu’il embarqua pour un nouveau navire, « la Marceline » puis s’évadait par moment avec le « le Piaf Bâillon » grâce au grade qu’il avait décroché.

 

Ces anciennes eaux agitées l’avaient balafré d’un baiser empoisonné, qui lui fit perdre le nord. Il m’expliqua avec dépit qu’il ne pouvait plus savoir s’il aimait le goût de l’huître ou celui du poulpe. À ces mots, je lui répondis ce qui semblait le plus approprié, c’est-à-dire qu’il aimait sûrement les deux.

 

Mais cela se solda d’un échec. Il ne savait pas comment résoudre cette énigme puisque depuis, il avait perdu toute connaissance sur le fond de sa personne.

Bien entendu, je ne tentais rien pour l’aider à se diriger, puisque chaque navigateur doit trouver sa propre voie. On sait bien que ça porte malheur tôt ou tard de forcer un moussaillon à prendre des sillons embués de sirènes.

 

Aussi je ne pouvais pas lui en vouloir. Mais mes sentiments furent si profondément ancrés dans cette vase que je m’approchai chaque jour un peu plus de la planche.

 

[III]

 

Un moment où j’avais un peu de répit, je voulu le rejoindre dans la coque. C’est alors que je l’ai surpris aux bras d’une belle hispanique, remplie de connaissances et surtout de paroles. Aussitôt me suis-je approché du Commandant qu’elle me fit barrage pour me parler, comme si elle me soupçonnait de vouloir lui voler son bien. Je m’efforçais de ne pas la contrarier mais son long récital saturé par l’accent nasillard m’ennuyait. C’était avec le commandant que je voulais échanger. Impossible avec le monde et les mots qui l’entouraient.

Je fit une rapide courbette, puis partis. Cela m’avait mis mal à l’aise de rester dans cette atmosphère joviale dont j’étais exclu. Tout ce cirque était absurde, je n’étais qu’un servant de bas étage, la bobonne du navire.

 

Comment se pourrait-il qu’un tel personnage se prenne d’affection pour moi? Il avait beau me l’avoir confirmé avec ferveur, quand j’eus le cœur à exprimer mes pensées véritables sur notre relation, le doute continuait à tirer sur mes cordes. Que faire alors, dans un moment où tout ne semble qu’être l’ondulation d’une flammette? Eh bien j’ai décidé de maintenir cette allumette en vie. Pour une raison que j’ignore, l’espérance était grande chez moi même si elle était souvent infondée.

 

C’était une façon de se conforter que m’a révélée un jour un philosophe italien qui séjourna à Ste-Hélène. « Cela empoisonne l’esprit! Il faut agir si l’on veut se permettre d’espérer quelque chose ». Naïf, je ne considérais pas ces paroles sérieusement alors que tous les soirs dans le hamac, mon cœur balançait sans cesse, lesté par ce venin.

 

Mais je restais patient. De toute manière, je ne pouvais pas le détacher de sa compagne. Peut-être aimait-il les huîtres au fond.

 

[IV]

 

Vint la période de froid.

 

Oh oh ! Le père Noël du haut de son traîneau fait tomber beaucoup de flocons et durcit les océans. Par précaution, nous avons fait une longue escale d’un mois sur l’Île de Caracola, où nous avons festoyé, avec abondance de breuvage et de mangeaille.

Après ce repas fastueux, nous nous sommes chacun séparés, pour explorer cette terre en vu d’y dénicher un foyer d’accueil aimant. Pour ma part, c’est une petite paillote dont la famille remplie d’animaux me réchauffait suffisamment. Par malheur, je suis devenu fiévreux.

C’est en me remémorant notre repas que je pus déduire avec quasi-certitude  que cela avait dû être déclenché par le homard d’Adès, qui n’était plus vraiment frais mais que j’avais consommé par politesse. Je restai cloué sur ma paillasse pendant tout mon séjour, la tête entière embrumée dans le froid. Pour ne pas gaspiller mon temps, je me mis à entreprendre « Gargantua », ouvrage que m’avait recommandé le Commandant.

 

Il m’a vite déplu. Ce bouquin me rendait encore plus malade que je ne l’étais avant de l’entamer. J’étais d’humeur morose. Aussi, je triturais mon cerveau dans tous les sens pour m’efforcer d’établir un lien télépathique avec le Commandant, histoire de me sentir moins seul. Ça n’avait pas dû marcher puisque je suis resté seul durant cette période de prétendu « repos ». Peut-être était-il lui aussi souffrant, pensais-je.

 

Une fois le froid moins hargneux, nous pûmes ré-embarquer sur le bateau, même si mes maux n’avaient pas levés l’ancre.

 

Lorsque je le revis, il m’annonça à ma grande surprise qu’il avait rompu la corde avec sa belle. Il a passé ces derniers jours enfoncé sous des couches de neiges pour se laisser mourir à petit feu. J’essayais tant bien que mal de lui réconcilier l’esprit mais les circonstances étaient fâcheuses : il avait appris avec choc par la bouche d’autre amants, que celle-ci avait lancée sa balle sous nombres de toits étrangers, nageant dans une luxure scandalisante.

Il était impossible de lui faire oublier cet amour trahi par ces ridicules galipettes. Se savoir autant trompé est une chose très humiliante. Peut-être s’était-elle lassée de l’absence de jeu corporel, chose à laquelle elle semblait avoir dédiée toute son attention.

 

Après m’avoir exposé la situation, il me parlait beaucoup de son fonctionnement vasculaire. Si son cœur était attiré par des forces telles qu’aucune autre créature ne pourrait les reproduire, alors il attendait que la terre fasse un demi-tour autour de notre astre pour le lui avouer. La patience était donc la clé pour ouvrir le trésor.

 

En m’ayant confié cela, il avait rajouté quelques planches supplémentaires dans la fournaise.

 

[V]

 

Le temps se tassait, les préparations voguaient dangereusement vers le triangle des Bermudes. En conséquence, le Commandant était de moins en moins présent. Alors, pour combler son absence et garder espoir, je relisais les belles phrases qu’il m’avait écrites : « Tu es une petite perle rare qui ne demande qu’à être raffinée ». Ces paroles avaient beaucoup de prestance et d’affection, nous étions proches du cœur.

 

Un soir, j’eu l’honneur de recevoir deux invitations à une représentation d’ombres chinoises sur une caravelle de marchands de porcelaine, racontant le périple des chevaliers Wei pris dans la Tempête. Je comptais y amener mon Commandant, cependant le temps pressait. J’empruntai le pigeon voyageur qu’on n’utilise que rarement, portant la seconde invitation avec mon nom écrit.

Il faisait encore bien froid dehors et le volatile me fut renvoyé avec « un autre soir peut-être » griffonné maladroitement dans l’angle du papier. Je renvoyai le pigeon nombre de fois mais il revint sans réponse.

 

J’assistai au spectacle avec le corps empli de bile, retenant cette amertume qui menaçait d’imploser. En d’autres circonstances je m’en serai délecté, puisque l’obtention de ce genre de place est impossible sans faire des pieds et des mains des mois à l’avance.

 

Terminé, je vins au pied de son balcon pour laisser un mot à sa porte, lui enfermé dans cette bâtisse de fer, ses études.

 

Quelle scène grotesque je jouais ! Ces épanchements étaient impulsifs et me rendaient triste. Je désirais rompre tout ces liens qui m’écartelaient, morceau par morceau.

 

Sa vision devenait envahissante dans mon esprit, contrairement à sa personne dont l’absence le réduisait à l’état de mirage. Étais-je fou?

 

[VI]

 

Le soleil reflétait enfin ses belles parures sur l’eau cristalline, et nous avions l’opportunité de tous nous reposer. Depuis des mois, nous avions eu le désir d’accoster sur  une ville portuaire pour passer du bon temps.

 

Le moment était propice, nous nous arrangions pour nous retrouver l’après-midi.  Pour créer la surprise, j’avais échangé quelques pièces contre deux places pour aller voir une pièce romantique.

Une navette sillonnait toutes les heures jusqu’à notre position. Aussi, avions-nous convenu d’un horaire pour ne pas la rater.

Ironie du sort, le Commandant ne vint qu’après trois navettes et demie. Mon attente fut joliment comblée toutefois puisqu’il me prit affectueusement pour me signifier son soulagement. Le reste de cet après-midi resta sans tâche, les comédiens étaient incroyables.

 

Ce jour-ci était aussi pour moi l’occasion de crever l’abcès pour lui faire comprendre le plus simplement du monde mon amour. J’étais en pleine conscience que la réponse penchait plus vers le négatif qu’autre chose. Mais la réponse n’était plus très importante en soi, il devait simplement savoir. Aussi je le lui annonçai, non sans mal, à travers une phrase sans équivoque : « Je vous aime Commandant ».

 

La ponctuation et les mots choisis, mon message me semblait clair comme de l’eau de roche. Après un moment, il répondu avec légèreté : « Moi aussi mon ptiôt! ». Après ça il me remercia pour la journée puis séjourna.

 

Je restai apostrophé, puisque cela ne ressemblait ni à un oui ni à non. M’avait-t-il compris..? Inutile d’aller courir lui demander, j’avais la langue tout engourdie. Moi qui croyais tirer des réponses de cette journée! Sur l’oreiller ma tête bourdonnait d’énigmes auxquelles les possibilités m’anéantissaient.

Les deux plus importantes furent :

 

1  – Interprétation fraternel, il m’apprécie dans le cadre d’une forte amitié

 

2 – Il a compris, mais ferme les yeux dessus pour ne pas me blesser en me rassurant

 

Dans ces deux cas de figures, je devais trouver un moyen de retourner la chose. Trop tard. Le commandant voyait son entraînement s’achever et la quête était imminente.

Plus de rendez-vous jusqu’à nouvel ordre. La dernière fois que nous nous sommes vu, c’était au dernier festin du Piaf Bâillon, pour dire au revoir à nos aînés partant eux aussi à l’assaut des Îles Bacca.

 

Au fond de moi, je comprenais que ces adieux pourraient se révéler définitifs, excepté pour Commandant Bibi. Il m’avait juré promis qu’on passerait du temps ensemble, une fois de retour. Ces simples mots suffisaient à raviver le feu affaibli par les vents.

 

[VII]

 

Depuis, me voilà ici à attendre que son petit bateau vienne sur ma jetée. L’été à balayé toute trace des chaleureuses soirées d’hiver où tout semblait annoncer un lendemain plus prometteur que jamais.

Toute la nature se dégrade avec le temps pour recommencer un nouveau cycle : la naissance et la mort. La naissance de notre amitié annonçait une belle floraison pour des années durant. Mais tu as laissé notre beau parterre s’imbiber d’eau salée. Tu n’es jamais revenu et ne reviendras jamais t’en occuper, je te considère alors comme mort.

 

Paix à ton âme.

 

Tanémitchi-Hadrien KOKUBUN

 

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